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25 Mai 2013, Ste Sophie

UN INEDIT A LIRE :

Immortelle

Et si le Hollandais volant, condamné à errer sur les mers pour l'éternité, était une femme ? Que pourrait-elle nous dire de son histoire ?


Écoutez-moi. Regardez-moi. J'ai traversé les siècles, leurs jours et leurs nuits pour arriver aujourd'hui jusqu'à vous. Je suis immortelle. J'ai mille histoires à vous dire ; pour cela j'ai traversé les forêts, les déserts et les océans.
Je suis venue à votre rencontre et j'ai faim, et j'ai froid et je suis lasse. Ouvrez-moi, s'il vous plaît, et laissez-moi entrer. Je vous dirais mes histoires à travers les siècles, je vous dirai ce que j'ai vu et ce que l'on m'a raconté depuis la première aube qui s'est levée sur la forêt de Brocéliande et depuis la première nuit qui est descendue sur la Mer Rouge.
J'ai été sorcière, courtisane, esclave et guerrière, j'ai été mère, et fille, et sœur, épouse et amante, j'ai travaillé dans les champs, dans les ateliers et les bordels, j'ai chanté dans les rues et joué dans la pourpre des théâtres, j'ai aimé et j'ai haï, j'ai enfanté en hurlant et j'ai ri, j'ai connu la rage et la peur, la douleur et la jouissance.

 

Je vous l'ai dit, je suis immortelle, donnez-moi la main, je veux sentir la vie, la chaleur de votre peau et le flux du sang dans vos veines. Allons, ne craignez rien, je partirai lorsque je vous aurais dit mes histoires et vous croirez avoir rêvé. J'ai épousé l'éternité, et je marche avec les vents et les aubes roses et les crépuscules d'or bruni.
J'ai marché dans le sable brûlant, sur les pierres tranchantes, dans la vase des marais, j'ai marché dans des forêts infinies et souri aux feux follets, j'ai tremblé sous les pluies et les orages, j'ai parlé avec les loups aux yeux jaunes et avec les oiseaux nocturnes que les hommes clouent aux portes des granges, j'ai dormi dans l'odeur des bêtes et joué dans les feuilles rousses avec des renardeaux aux dents aiguës.

Les hommes m'ont arrêtée, forcée et brûlée, sans savoir que mes cendres restaient vives et qu'à la nuit noire je retournais à mon éternité. Courtisane je fus dans de sombres auberges, et à la cour des rois. J'ai accompagné les hommes sur leurs champs de batailles, et soigné leurs plaies et caressé leur front et apaisé leurs pleurs.
J'ai travaillé courbée dans les champs les mains bleues de froid et le dos brûlé de soleil, j'ai saigné sous le fouet des contremaitres et gémi dents serrées sous leurs corps, j'ai pleuré des fils tombés aux guerres des puissants, j'ai bu des vins d'oubli lourds et sombres, j'ai dansé et j'ai dormi dans la tiédeur de bras inconnus.
J'ai maudit la terre et invoqué le feu et j'ai nagé dans des rivières d'eau claire et marché sur des braises et ri dans le flot des torrents et j'ai crié et joui à n'en finir. J'ai embrassé le tronc d'arbres vieux comme les temps. J'ai oublié les visages qui m'ont désirée et abandonnée. Transie j'ai mis bas des fils et des filles et enterré des placentas brûlants sous la terre au pied des arbres.

 
J'ai pris les armes pour défendre les miens et ma maison assiégée par les reîtres casqués et passé des glaives au défaut de leurs armures. J'ai dormi auprès de sources vives et j'ai bu l'eau de fontaines éblouies.
J'ai dansé des pavanes et des menuets, et aussi des danses barbares autour du feu paumes levées au son des tambours, j'ai guetté la course des éperviers dans le ciel et suivi le vol des nuages, j'ai bêché des jardins et cueilli des fruits au cœur des arbres, j'ai soigné des bêtes et nourri ceux qui avaient faim autour de moi.
J'ai prié au sombre de chapelles perdues dans les bois, j'ai enjambé les mers pour chercher une terre où vivre en paix, j'ai chanté en mêlant ma voix à celle des hommes, j'ai veillé des morts et j'ai rêvé que les hommes deviendraient un jour sages, et bons.

Je me suis vêtue de voiles de soie de velours et de rubans et de bottes et de haillons. J'ai écouté mes enfants rire et je les ai regardés ramasser des fleurs au bord des chemins, je me suis évadée de cachots obscurs et j'ai mendié sur les routes, j'ai donné et j'ai reçu, j'ai dit l'avenir à ceux qui me l'ont demandé et me suis tue lorsque les dieux avaient décidé de les perdre.
J'ai marché et me suis retrouvée au creux de vos regards. Je suis immortelle, je vous en prie,  délivrez-moi.

Gaëlle Josse

(inédit paru dans l'anthologie poétique des Cahiers Ventura, octobre 2011)

Le lundi 03 octobre 2011 à 11h29 dans IMMORTELLE, inédit à lire
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Valentine

Valentine (Visiteur)
Ce texte est superbe, d'une grâce bien féminine pour évoquer l'ambiguïté de l'immortalité.

Sur un style très différend, il me rapelle les nouvelles de Borgès, nottament "L'immortel" dans son recueil L'aleph.

Je vais lire votre livre avec curiosité et grand plaisir.

Dimanche 11 Décembre 2011 à 15:46

SOMMAIRE
QUELQUES PHOTOS AU HASARD
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  • recadrage trieste
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MUSIC TOUCH
UN DE MES TEXTES AU HASARD
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    Billie chante. L’orchestre joue et elle chante avec cet infime temps de retard, ce minuscule décalage rythmique qui donne à la voix jazz son balancement particulier, son swing.
    Elle chante derrière, à la poursuite d’un temps qu’elle ne rattrapera pas. Elle chante sous les instruments, au creux d’un halo sonore qui la précède, l’enveloppe, la protège.
    C’est tout le contraire de l’opéra, où le chanteur est devant, en pleine lumière. En majesté. Glorieux. L’orchestre le suit en dessinant le support harmonique qui le porte sans lui faire d’ombre.
     
    Billie n’a rien à montrer, rien à prouver. Sa voix ne cherche pas l’effet, ne cherche pas à être belle. Elle dit sa vie, avec cette voix-là, parce qu’elle lui a été donnée.
    Elle chante parce qu’elle sait faire et c’est tout. Au creux son clair-obscur, sa voix parle d’elle, murmure combien elle aime, combien elle souffre. Sa lassitude est infinie. Depuis longtemps, elle a posé les armes. Comment ne pas aimer Billie ?

    (extrait de La voix grave des femmes qui chantent Malher, inédit)

      

     

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