• "machine gun", de Jean-Christophe Belleveaux, éditions Potentille, 7 euros.

    Paru dans Traction Brabant 2009 

    Encre sombre et tonalité grave, sans un mot de trop. Le geste d’écrire est tendu à se rompre, et va direct à l’essentiel. Perte de la mère, concrétions de voyage à l’exotisme démythifié, auxquelles se mêlent sédiments et alluvions du quotidien, d’ici ou d’ailleurs des soldats fatigués/se faufilent en noir & blanc/sur l’écran télé etje reviens, corsaire désœuvré,/jusqu’au salon. Et quand on aime, il faut partir, on le sait tu t’éloignes/de celle qui dort/à tes côtés qui t’aime encore.

    Les périples de Jean-Christophe Belleveaux ne sont pas ceux d’un touriste, ni d’un conquérant. Va-t-il en revenir les mains un peu plus pleines ? Pas vraiment. Plus inspiré ? Pas forcément mes pensées boitent/avec mon écriture.Plus serein ? Encore moins quels secrets furtifs/ai-je cru débusquer/en des indes misérables/des afriques des tonkins ?

    Comme la sueur, le questionnement colle à la peau, et ses allers-venues sur la planète ne font que creuser ce puits déraisonnable je bois la ciguë des questions etje demeure ignorant. Pas d’errance mélancolique, ni de vadrouille nonchalante, ni de poursuite d’un émoi esthétique.

    Le face à face est brut, contondant, avec le bruit mat des réalités qui sautent au visage comme des grenades dégoupillées.

    Il y a la peur, aussi. Pas la peine de jouer au héros. Elle est bien là, dévoreuse de foie, de tripes, de cœur. Et une foutue date qui vient se mêler à tout ça il y a tant de chagrin/dissimulé/ce mardi pluvieux.

    Et il y son propre corps à supporter. Autre terre que mes mains témoignent/du peu de travail accompli/des caresses au bois des pontons/des échardes. Parfois, pas souvent, le jour s’éclaircit. Brève embellie. Esquisses de fraternité j’ai appris quelques mots d’une langue/étrangère : café/et/merci/j’ai retenu comment on disait café. Ebauches d’émerveillements. Croquis inachevés. Rives du Mékong/dans la torpeur opiumnique affalées/berges de Loire effondrées/magie brumeuses du Gange/dans l’acceptation des offrandes. Perdu le cahier, perdu le crayon. je m’échine/à tirer de mon ombre/un verbe récalcitrant.

    La dernière ligne tombe comme une pierrela page est un nid dévasté. Violent, tout ça. Oui. Carrément. Mais on n’a jamais dit que la poésie, c’était juste pour faire joli.

     


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  • Bougé(e), d’Albane Gellé. Editions du Seuil, collection Déplacements. 16 euros.

    Paru dans Pages Insulaires 2009

     

    Le vivant est imprévisible. Parce que vivant, justement. Il bouge, il remue, il dérange, il circule, il se déplace, il tourne, il évolue, il vire, il voltige, il tremble. Et nous avec, parce que vivants, justement. A tenter de suivre le mouvement, de comprendre un peu ce qui se passe dans cette drôle d’aventure de vivre, et d’écouter ce qui advient dans nos vies fragiles et trépidantes.

    C’est tout cela qu’Albane Gellé écrit. Cherchant au plus près à dire au plus juste recevant le monde redonnant le monde. Elle l’écrit dans un petit livre inclassable, ce qui est déjà une qualité en soi par ces temps de grand formatage généralisé, mais pas suffisante pour convaincre, bien sûr. Ni récit ni roman ni essai ni journal, ni recueil poétique, ni auto fiction, ni correspondance et un peu tout cela quand même.

    Albane Gellé vit caméra embarquée, les yeux ouverts, dedans-dehors, en un va-et-vient qui mêle questionnements, colères, regrets, amitiés, engagements, intuitions, joies, relation à l’écriture, enfants, famille, brûlures...

    Carnet de bord, carnet de vol, carnet de route, carnet de vie, des textes brefs, entre les pages desquels se glissent des poèmes, des lettres. Celles qu’on a oublié d’envoyer par exemple. La mort du père, fondatrice dans la douleur, l’acte d’écrire, d’animer ces étranges moments que sont les ateliers d’écriture, une séparation, les moments de grâce de tous les jours, la révolte contre le cynisme du politique…Je continue à faire prier l’intensité.

    Albane Gellé nous offre son rapport au monde. Sa façon de bouger. D’être bougé(e). Parce qu’on n’a pas vraiment le choix, tout compte fait. Sinon t’es mort, comme disent les enfants à la récré. Elle a préféré rester vivante. Ni très forte sûre de tout ni anéantie de désespoir existentiel, juste vivante. La pensée, les ressentis, tout cela court vite, très vite, il y a bousculade et télescopages, et les mots n’ont qu’à à suivre le tempo. Il y a urgence à dire et on ne va pas s’encombrer de sous-titres. Sa prose galope, bondit, s’envole, s’allège du superflu. Pulvérisée, explosée, concassée, déchiquetée. Magnifique.

    « Je suis pauvre et dérisoire petite et minuscule quelle insolence d’écrire encore et pourtant minuscule je me sens être de cette forêt, plantée là dans les mots à traduire le monde ».Entendre le bruit du monde se joindre à sa partition à elle. « Je quelque chose vers la vie, vers ce qui ouvre ce qui fluide, remue pour invente, avance pour libérer, vers ce qui sourire et même rires, tolérances doutes aussi : des questionnements des questionnements ».

    Les certitudes sont arrêts sur image et mortifères ô combien. Pas question pour autant de s’agiter, de gesticuler pour oublier, pour s’oublier, cela n’a pas de sens. Juste bouger. Se sentir vivre, agir, ré-agir, partager, aimer, crier. « Je vous écris de la vie que je mène, tremblée sourire et caetera, dans le souvenir et l’attente de toutes les autres. (…)Je vous écris de toutes mes forces ». Bien reçu(e), Albane.


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  • "Homme bleu, ici même", Philippe Gicquel. Gros textes.

    Paru dans Pages Insulaires 2008

     Nomade en ses terres, errant en sa ville, explorateur en ses rues, ainsi avance Philippe Gicquel. Voyageur, guetteur, voyeur, les yeux bien ouverts, les oreilles à l'affût, le nez à tous les vents, curieux de tout, de tous. A peine frou-frou d'ailes égaré dans les temps titanesques, tu boulevardes, traînes, déambules sous les crépuscules, et aux pendules qui te tricotent une absurde biographie, tu opposes le simple fait d'exister (...) nonchalante voile en dérive, bohémien, vagabond de visages...

    Des aurores claires aux petites heures de la nuit, la ville, la grande ville, sa ville, accrochée à l'estuaire de la Loire, ouverte à toutes les partances, tous les trafics, se mue en une Babel démesurée et changeante, une nef folle en vagabonde.

    Hommes, femmes, marchandises, bribes de destins, fragments d'histoires, morceaux de vies, petites combines, hasardeux bricolages, va-et-vient, trajets, traces, détours, solitudes...Hommes, fragile naissain du cosmos, minuscules nomades perdus dans le plancton... Tout est à voir, à prendre, à vendre, à aimer. Flux, flot, rafale, maelström, nous voilà embarqués.

    Et ce grotesque-là, pitoyable et claudiquant bouffon dont on s'apprête à rire, n'est-il pas notre propre reflet,  croisé dans un miroir ? Et tous les autres, balourds estropiés bancroches & tout le typhon des dépareillés, fioles-de-haine,faciès-endurcis-de-misère & bobines-de-traîne-vicissitudes....

    La très belle préface de Charles Bulting à ce recueil tisse des parentés avec Whitman, Kérouac, Rabelais et Céline. Encombrants anges tutélaires ? Non, cela est bien vu. Pourtant, c'est d'autres compagnonnages qui me viennent à l'esprit, qui me sautent aux yeux plus exactement. Sa Babel tient à la fois d'une bruegelienne kermesse et d'un pandémonium de Jérôme Bosch, effrénée cavalcade de monstres affairés, de gnomes rageurs, de chimères croassantes...Rien d'autre que nous-mêmes et nos semblables.

    Que le lecteur prenne son souffle avant d'entrer dans les pages (prose ? poésie ? qu'importe !) de Philippe Gicquel. C'est à une lecture en apnée qu'il s'expose. Il en sortira étrillé, rincé, roulé, essoré, haletant, essoufflé et heureux. L'auteur déploie une langue inventive, colorée, sonore autant que visuelle. Et à tout instant, ça ronronne, ça hurle, glapit, chante, gesticule, vacarme, et, maintes fois, ça chaudronne, casserole, grinche, stridule, couacque et canarde. Le chant du monde ? Davantage sa grande symphonie désaccordée, cacophonique, stridente, palpitante et bancale. Infiniment humaine.

    GJ


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  • "les chiens errants n'ont pas besoin de capuche", Thomas Vinau. GRos textes

    Paru dans Pages Insulaires 2009

    Gris souris, gris poussière, gris anthracite, gris fer, gris acier, gris ardoise, gris tourterelle, gris perle, gris pommelé, gris de plomb, de bitume, d'asphalte, de fumée, de cendre, de nuages, gris-bleu, gris-brun, vert-de gris : la palette de Thomas Vinau travaille en un subtil chromatisme la couleur des jours de tous les jours.

    Entendons là les jours sans gloire, ceux qui patinent, boitent, s'embourbent. Les jours cendreux, pâlots, hésitants. Jour de voiture, de courses/de station essence, de bureau/de papiers, de compte bancaire, de réveil-matin, de sandwich froid(...)/Jour perdu.

    Car Thomas Vinau n'est pas même sûr d'être le héros de sa propre vie, et lorsque pénètre un rai de lumière, c'est toujours à pas prudents. Le poète attend un peu pour se réjouir, on ne sait jamais, ça s'enfuit parfois plus vite que l'on croit, la lumière. Alors il se méfie, forcément. J'allume un feu/Billie Holiday souffle dessus/cendres dans l'air/j'ai l'impression/qu'elle me sourit.

    Thomas Vinau écrit le blues comme d'autres le chantent ou le jouent. Il pleut d'un janvier gris/J'écoute Elliot Smith/en buvant du café/Aujourd'hui il faudra vivre par petits bouts. Le quotidien est souvent poisseux, contondant, ordinaire et compliqué. Tragique bien sûr, mais on ne va pas en faire toute une histoire. Surtout pas. Aujourd'hui est le souvenir d'hier/C'est perdu d'avance/Certains jours n'existent pas. Peut-être faudrait-il s'enfuir ? Il y a douze mille raisons/de partir de ce trou/mais l'ombre/sur le mur du garage/a fini par le convaincre/de rester.

    Et l'amour ? Ah oui, l'amour. Moins fort, s'il vous plaît, et moi je suis vivant/tant que tu restes dans le coin.

    Avec ses mots plantés au milieu de la page, des mots qui font la tête, ni gracieux ni jolis ni polis, c'est un son mat, et terriblement juste, qu'il recueille. Celui des jours qui passent, les siens, les nôtres. Levez-vous, orages désirés, ce sera pour une autre fois. Et encore.... Les chiens errants n'ont pas besoin de capuche, dit-il. Soit. Mais peut-être avons nous besoin, nous, des mots de Thomas Vinau. Ils sont ceux d'un frère.

    GJ


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  • Poésie et Philo : "Réduction en cristaux" ou explications de montage ?

    Paru dans Pages Insulaires 2009

    Le monde nous interpelle. Il nous interroge (toujours), nous révolte (souvent), nous séduit (parfois), nous attriste, nous réjouit, et bien plus que cela encore. Bref, il nous bouscule, et il n’est pas de jour (ou presque) où nous n’en cherchons les clés.

    Compliqué, tout ça, et de plus en plus, semble-t-il. Poésie et philosophie apportent-elles des réponses à la marche de l’univers et à celle de nos vies? Des tentatives d’explication tout au mieux, des grilles de lecture peut-être, ou une simple expression de ressentis, de perceptions fugaces, insaisissables.

    Comprendre le monde, dire le monde. Faut-il choisir son camp ? Conclure à l’irréconciliable ? Pas nécessairement : on voudrait bien sortir de la pensée binaire, éviter de se montrer réducteur, simpliste, manichéen, et parvenir à cette belle réconciliation rêvée du cœur et de l’esprit, éviter le vain combat Kant contre Michaux et Heidegger contre Saint John Perse, la dichotomie réflexion/émotion, et pourtant….

    J’ai fait le tour de ma bibliothèque avant de commencer à écrire cet article. Soyons honnête : le coin philo, c’est vite vu. Plus de trous que de gruyère. Un peu de Sénèque, Marc Aurèle, Nietzsche, Barthes, Sartre, Jung, Freud, Diderot, Bachelard, Jankélévitch, Lao Tseu, Camus, ajoutons-y une poignée de souvenirs et de citations éparses en mémoire. Les faits sont têtus : pas de quoi monter une boutique. Il y a sûrement des raisons à cela.

    La question que je me pose alors est celle-ci : comment la parole, poétique ou philosophique, me touche-t-elle ?

    Il y a l’esprit d’analyse et l’esprit de synthèse, on le sait, le décorticage, montage/démontage avec déduction/conclusion, l’étalage des pièces détachées, la sacro-sainte méthode, la vision « par le haut », et la perception immédiate, fulgurante et irrationnelle, l’intuition, la force de l’image (sans considération esthétique de beau/pas beau, on s’en fiche), bref le chemin le plus court vers l’essentiel, cette « réduction en cristaux », comme nomme joliment Charles Dantzig la poésie dans son remarquable « dictionnaire égoïste de la littérature française » (lecture très recommandée au passage, en livre de poche, 10 euros pour 1142 pages d’intelligence, d’humour, et de réjouissants partis-pris).

    Philosophie et poésie se seront reconnues dans ces (très libres) approches. La parole me touche donc émotionnellement -ce qui ne dispense pas de s’interroger un peu-, ou intellectuellement. Et alors ?

     Prise de conscience intime

    J’ai tendance à penser que ce qui n’a pas été éprouvé, ressenti de façon intime n’est que joyeux sifflotage dans un violon. On peut avoir ingurgité tout Lacan en version originale sans pour autant avoir réussi à démêler tous les embrouillaminis d’un inconscient aux abois. Il n’est pas inutile bien sûr de se munir de quelques notions pour la route, pas question de jouer le tout-émotion contre le tout-cérébral.

    La philosophie constitue tout de même une intéressante boîte à outils. C’est parfois bien utile de mettre un nom sur les choses, de ramener un peu d’ordre dans sa propre pensée, de dépasser les approches émotionnelles et fragmentaires en confrontant les points de vue et en élargissant sa réflexion. Mais c’est comme tout, la boîte à outils n’est utile que si on s’en sert !

    Quant à la poésie, si elle n’est que plaisir d’assembler des mots comme on collectionne des timbres ou des coquillages, ce n’est certes pas un crime, mais c’est d’un intérêt un peu limité à mon avis.

    Je crois à l’élément déclencheur, à la prise de conscience intime des choses. Ainsi Nietzsche, qui m’intéresse déjà par ses écrits, me touche, me bouleverse, le jour où il se jette en larmes à la tête d’un cheval de fiacre maltraité, signant là d’ailleurs son bulletin d’internement. Parce que fragile, humain, trop humain. Il ne s’agit pas d’un épisode anecdotique de vie privée, mais d’une humanité profondément ressentie. Eprouvée.

    Il en va de même lorsque ses disciples demandent à Socrate, à la veille de boire la ciguë, pourquoi il se commence à jouer de la lyre, et qu’il répond « pour apprendre à jouer de la lyre avant de mourir ».

    Loin de moi l’idée de réduire une pensée à la vie de son auteur et à quelques récits  pittoresques. La philosophie m’intéresse lorsque le général rencontre le particulier, c’est à dire la vie, la personne, l’être humain, vous, moi. Autant dire que la métaphysique me laisse de marbre.

    La poésie quant à elle m’interpelle lorsqu’elle va au-delà d’une simple jouissance esthétique, et qu’elle entre en résonance avec l’universel, en suscitant une interrogation, en précisant une intuition, en proposant une image, et plus largement un imaginaire, un univers qui fait sens pour moi, en offrant une énergie, une pulsion. Il me semble d’ailleurs que cela vaut pour l’art en général, musique ou arts plastiques, mais c’est un autre débat.

    Mais je ne serais pas sincère dans cette chronique si ne faisais cet aveu : les livres de philosophie ont une fâcheuse et répétitive tendance…à me tomber des mains s’ils ne sont aussi œuvres d’écrivains. Longueur des phrases, absence de respiration, constructions labyrinthiques et dédaléennes, mots interminables définitivement scellés dans leur mystère, et me voilà dissuadée de poursuivre. Ce n’est pas glorieux, j’en conviens, mais c’est ainsi.

    Que m’auront apporté, en définitive, philosophie et poésie ? C’est peut-être dans la réponse à cette question que se réalise, en définitive le partage des eaux. Ou leur réconciliation.

    Ce qui m’importe, c’est de trouver un écho, une réponse à un « besoin d’humanité ». Une fraternité d’être.

    De rencontrer la certitude, à un moment donné, d’être reliée à l’Autre, dans ses épreuves et ses éblouissements. C’est davantage en terres de poésie que j’ai trouvé cela, il me faut le reconnaître.

    Alors c’est naturellement à un poète que je donnerai la parole en dernier lieu, avec, par exemple, ce mot rencontré récemment chez Guy Allix : « Tu retiens l’impossible dans la paume du rêve ». Comment mieux exprimer tout ce qui donne son intensité et sa (dé)raison d’être à nos vies, fragiles, imparfaites et uniques ?


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