• Zhu Xiao Mei, pianiste

    Bach et le Tao, réunis par une ascète inspirée….

    (paru dans Pages insulaires 2009) 

     Juste avant que Zhu Xiao Mei entre en scène, l’organisateur du concert demande au public une chose inhabituelle : ne pas applaudir lorsque l’artiste se présentera, afin de respecter son besoin de silence avant de jouer. Quelques instants plus tard, une minuscule silhouette en veste et pantalon chinois de coton noir émerge entre deux piliers de pierre blanche de la petite église où elle joue ce soir d’été, et se glisse derrière le Steinway. Au programme, les Variations Goldberg de Jean Sébastien Bach, un « monument » de la littérature pianistique et musicale.

    Une brève aria, sarabande lente et ornée, de trente mesures, suivie de trente variations, dont chacune correspond à une mesure des notes de basse, et non à la mélodie principale, comme d’ordinaire dans ce genre musical, puis reprise de l’aria.

     La légende veut qu’il s’agisse d’une commande faite à Bach par le comte Kayserling, ambassadeur insomniaque à la cour de Dresde, désireux de distraire ses longues nuits. Johann Gottlieb Goldberg, élève du compositeur, en fut l’interprète. Avec cette « Aria et diverses variations pour clavecin à deux claviers», écrite « pour la récréation de l'âme des amateurs » et composée vers 1740, Bach est au sommet de son art et donne naissance à un prodigieuse galaxie en développement. Il utilise de nombreux styles musicaux de l’époque : canons, fugues, gigues, chorals, en déployant une impressionnante inspiration, partant chaque fois d’un point pour revenir à ce même point. Il clôt le cycle par une réitération de l'aria, suggérant que rien n'est achevé…

    Le nombre de mesures et les tonalités employées se répondent; on sait que la musique de Bach fait intervenir le nombre d’or et s’inscrit dans une dimension métaphysique et pythagoricienne.

    Le pianiste canadien Glenn Gould, avec son interprétation mythique de 1955, ô combien bouleversante, fut pour beaucoup dans la redécouverte de cette œuvre que les interprètes hésitaient à jouer en concert, de peur de rebuter le public par un programme présupposé austère. D’autant que la durée et l’intensité de l’œuvre ne permettent guère qu’on joue quoi que ce soit avant, ou après.

     Mais revenons à notre soirée. Zhu Xiao Mei joue l’aria. Dès les premières notes, il se passe quelque chose. Une douceur et une simplicité rarement entendues, dans un tempo rêvé, ni trop vif, ni trop lent. Une respiration sereine, sans fadeur ni platitude, que chaque variation, dans sa couleur, vient confirmer.

    Zhu Xiao Mei ne joue pas, elle offre ce quelle sait, ce qu’elle sent d’une musique qui lui est essentielle. Et il semble bien que l’on assiste à la re-création d’un univers, dans ses forces, dans ses contrastes, ses tensions. Avec pudeur et profondeur, elle en propose une vision lumineuse, construite et réfléchie, où l’intelligence n’entrave la spontanéité, ni la sensibilité de son jeu.

    On y trouve ensemble calme et jubilation, méditation et enthousiasme, douleur et apaisement, révolte et prière, dualité des éléments et réconciliation, sans que rien ne se ferme ni ne s’achève. La dernière note jouée, elle demeure encore longtemps les yeux sur le clavier, dans un silence que personne n’ose rompre. Enfin elle se lève et s’incline, donnant enfin la permission de la remercier. Applaudir semble déplacé, mais que faire d’autre ? A t-on entendu ce soir du piano, ou de la musique, ou une intense méditation, ou une prière ?

    L’émotion est réelle, le public se lève. Les applaudissements n’ont rien à voir avec ceux qui accueillent l’ultime triple salto arrière, à peine la dernière note envolée, d’un de ces jeunes et brillants broyeurs d’ivoire aux mains d’athlète, marathoniens des concours internationaux, foudroyant leur public à coups d’études de Liszt ou de Rachmaninov.

    La silhouette menue disparaît derrière la traditionnelle gerbe de fleurs, s’incline à nouveau, s’assied et joue un mouvement de sonate de Haydn (me semble-t-il), dans un même toucher doux et vif, intense et apaisé.

     Zhu Xiao Mei est un cas à part chez les pianistes. Aujourd’hui professeur au Conservatoire de Paris, son histoire personnelle éclaire son jeu, son rapport à la musique et sa façon d’être, même si, en fin de compte, tout cela n’a aucune d’importance lorsqu’on l’écoute. Aussi tragique et complexe qu’ait été son histoire, elle ne doit ni parasiter, ni réduire l’approche de son talent à celui d’une « victime de la dictature » ou d’une « revanche  sur le destin ».

    Zhu Xiao Mei, jeune pianiste prometteuse née à Shanghai, doit à l’adolescence interrompre ses études musicales. C’est la Révolution Culturelle, qui interdit la musique « bourgeoise et dégénérée ». La jeune fille se montre conforme à ce qu’on attend d’elle, dénonce son propre père, espionne ses camarades, assiste à l’humiliation publique de ses professeurs, et s’habitue dès l’âge de quatorze ans à l’exercice très prisé de l’autocritique.

    Cela ne lui évitera pas de passer cinq ans dans un camp de rééducation à la frontière de la Mongolie, où elle transcrit par écrit, de mémoire et en cachette, le Clavier bien tempéré de Bach, œuvre qui constituera la trame, l’ossature de sa vie et dans laquelle elle puisera la force de résister aux violences psychologiques et aux privations de toute sorte.

    A la faveur d’un assouplissement du régime, elle parviendra, une fois libérée, à rejoindre Hongkong, puis les Etats-Unis, sans argent, parlant à peine quelques mots d’anglais. Elle y sera serveuse, femme de ménage pour payer sa chambre et ses cours de musique.

    Quelques années plus tard, en dépit de la notoriété qu’elle commence à acquérir, elle décide d’émigrer en France, déçue par la civilisation américaine, qu’elle juge trop matérialiste et qui lui semble faire peu de cas des artistes. Elle entame à Paris une nouvelle vie précaire et nomade, jusqu’à ce que quelques rencontres, essentielles et désintéressées, lui permettent de commencer, à plus de quarante ans, la carrière qu’on lui connaît aujourd’hui.

    Elle raconte son histoire bousculée dans un livre paru en 2007 la Rivière et son secret. Ecrit avec sobriété et sensibilité, il se révèle captivant, poignant dans sa sincérité et son exigence, dans sa recherche de justesse, de droiture, d’harmonie, et dans la difficile acceptation de soi.

     Zhu Xiao Mei, depuis de nombreuses années, s’est tournée vers le Tao, la Voie. Chez Bach, elle rencontre l’offrande d’un tel chemin de sagesse, toujours inachevé, qui élève le cœur et l’esprit. Passerelle entre l’orient et l’occident…

    Elle demeure une artiste étonnante, attachée au dialogue entre les cultures, volontairement rare en scène, tournée vers l’enseignement et la méditation. Ne parlons pas de « leçon de courage », ni de « leçon de musique », ce sont des expressions bien galvaudées, et si une pensée doit bien lui être étrangère, c’est certainement l’envie de se poser en modèle de quoi que ce soit. Disons que Zhu Xiao Mei délivre en jouant un magnifique témoignage d’humanité, et un moment d’harmonie absolue avec l’univers. C’est immense. Ecoutez-là.

     

     ………….s’il n’en reste qu’une des musiques aimées de celles qui tiennent tête aux vents contraires -car on sort même par gros temps n’est-ce pas ?- ce sera elle cette aria toute nue innocente et pensive celle des variations Goldberg trente mesures entre ciel et terre la main d’Ariel pour tresser nos jours dépareillés saturés de trépidance habités d’éclats de rien et pourtant uniques fastueux bellissimes trente mesures tout est dit clos et infini

    (G. Josse)

     Discographie

    J.S Bach. Variations Goldberg, Mirare                Scarlatti. 17 sonates

    J.S Bach. Le Clavier bien tempéré, Mirare                   Schubert, œuvres à 4 mains avec Alexandre Tharaud

    J. Haydn. Sonates, Mirare                                                 

     La rivière et son secret, 330p, 20 euros, Editions Laffont


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